Abandon

n.m. — Action d’abandonner ; renoncement, délaissement.


C’était lourd et je le traînais depuis un bout de temps déjà.
Je demandais :

— C’est quand que nous arrivons ? Je fatigue.

Personne ne me répondit. Je voulais me retourner pour comprendre d’où venait ce silence. Mais j’imaginais que mes compagnons souffraient comme moi. Alors je continuais mon chemin, la tête baissée, et je réfléchissais pourquoi je m’infligeais ça. C’était lourd, bien trop lourd.

Au départ, je m’étais chargé de mon baluchon, pensant que j’avais besoin de toutes mes affaires amassées depuis des années. Ça disait de moi : « J’ai de l’expérience, je suis équipé. »
En réalité, ce n’était que du doute. Un « Sait-on jamais ? »… qui s’était répété un milliard de fois.
Mon baluchon était rempli de ça, ça et puis ça aussi. Résultat ? J’avais le dos courbé.

Sans compter mon état. J’avais faim, j’avais froid, j’avais soif, j’étais épuisé. Je n’aimais pas ce silence. Je fournissais un effort qui n’empruntait aucune destination. J’avançais quelque part vers quelque chose que je ne savais pas définir, ni répertorier sur une carte. J’étais perdu.

Paradoxalement, ce poids me rassurait. Grâce à lui, je savais que j’existais. J’avais vécu. Mon baluchon, c’était ma vie. Il contenait mon bonheur, mes peurs, mes cauchemars, mes amours et ma haine du monde.

Chaque pas le remplissait un peu plus. C’était un baluchon d’existence. Il portait mes années de vie. Il disait :

— Je suis né un été en 58. Aujourd’hui, j’ai 65 ans.

Il manquait souvent de place, mais il grandissait toujours. Il digérait ma vie lentement. Et moi, je me pliais sous son poids.

Mais bon, je me plains, je me plains, mais il m’est bien utile ! Il faut dire qu’à chaque rencontre, je peux en sortir une pensée, une sensation qui décrit qui je suis. Par exemple, l’autre jour, je rentrais dans une boulangerie et je demandais une baguette.
La boulangère me demanda : quelle cuisson ?
Si je n’avais pas mon baluchon d’existence, je n’aurais pas pu répondre :

— Je l’aime bien cuite, s’il vous plaît.

Et ça, je le tenais de mon goûter quand j’étais enfant. Il y a plus de 55 ans !

Tiens, c’est bizarre. À la seconde où j’ai pensé à mon souvenir d’enfance, je crus sentir un allègement. Mon dos était moins courbé, mon baluchon moins lourd. Se pourrait-il que les souvenirs pèsent comme un plat trop copieux ? Qu’il faille les laisser partir pour se sentir plus léger ? Quel mot pourrait dire cela ?

— Même si tu m’appartiens, je ne veux plus te porter.

L’abandon.

Il me fallait abandonner ce que j’avais amassé pour comprendre qui j’étais.
Cette pensée fut tout aussi violente que douce. C’était un de ces moments passif-agressif, d’apparence calme et silencieux, mais au fond déchaîné et bruyant.

Je relevais la tête, même si c’était lourd. Il fallait que je libère mes poumons, que je respire, que je respire ! Et c’est avec horreur que je m’aperçus que j’étais seul. Sur ma montagne d’existence, depuis tout ce temps, je marchais seul. Ce que j’avais pris pour des compagnons de marche n’étaient que des ombres, des souvenirs, qui allaient et venaient de mon baluchon. Ce jour-là, j’appris plus sur moi qu’en cinquante ans.

J’avais cru que la douleur me pesait, alors que c’étaient mes bonheurs disparus qui m’alourdissaient.

J’avais fait du surplace.

Alors, par un dernier effort, celui qui part des tripes et qui vous remonte à la bouche comme un jet acide, je me rendis sur le bord. Et d’un seul coup, d’un seul, sans réfléchir, je jetai mon baluchon dans le vide.

Les ombres s’envolèrent.
Elles se déchaînaient en formant des souvenirs. Je me vis hurler sur ma mère et en être malade, je me vis garder le silence alors que je voulais dire à ma femme que je ne la supportais plus. Je voulais dire au policier qui me mit une amende que j’avais dépassé de dix minutes, mais je n’osais pas… Je voyais tous ces moments m’échapper, je les abandonnais. Je me délestais.

Et parce que je renonçais à qui j’étais, je devins… moi.


— Sierra Line, Le Dico des Petites Histoires

A #Introspection #Lâcher-prise #Poétique
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