Abajoue

(n.f.) Petit sac à l’intérieur des joues de certains animaux, servant à stocker la nourriture.


Ce fut à la tombée de la nuit que la sentinelle Rouvif reçut la visite d’une hôte très attendue : Tramontane.
Depuis des semaines, tous les habitants du Bois guettaient sa venue.

Excité par cette rencontre, l’écureuil au pelage roux vif — à qui il devait d’ailleurs son nom — faillit tomber à la renverse quand le vent froid l’effleura pour le saluer.
S’agrippant de toutes ses forces à une branche, il se redressa et s’exclama :

— Eh bien, Tram ! Nous ne t’attendions plus ! Cela fait des semaines que nous guettons ta venue, sans le moindre signe de ta part. Et te voici, sans prévenir, tard dans la saison, à une heure peu commune ! M’enfin, que t’est-il arrivé ?

Tramontane semblait affaiblie, presque épuisée.
Quand elle répondit à Rouvif, sa voix n’était plus qu’une brise fragile :

— J’ai été retardée… Mes frères d’été ne voulaient pas se dissiper. Ils étaient prisonniers de CielChaud, et je ne pouvais pas avancer.
— Quoi ? Tu veux dire que les tempêtes du Sud, c’était vous ?!
Les chouettes nous ont rapporté les dégâts ! Vous avez fait des ravages !

Il y eut un silence, puis Tramontane soupira :

— Oui… Et j’ai perdu beaucoup de ma puissance. Il me faudra des jours pour me reformer.

Rouvif observa la maîtresse des vents d’hiver.
Autrefois si redoutable, elle paraissait maintenant douce, presque vulnérable.
Sa portée atteignait à peine les pins voisins.
L’écureuil, qui s’apprêtait à lui faire la morale, se ravisa.

— Comment pouvons-nous t’aider à retrouver tes forces ? demanda-t-il finalement.
— Ne m’entravez pas. Je vais m’immiscer dans les cours d’eau pour me charger, et demander à CielFroid de m’aider. Ensuite, je soufflerai sur vos arbres pour faire tomber les feuilles et les glands, sur le sol pour balayer les résidus, et jusque dans vos tanières pour tester vos abris.

Rouvif opina.
— Merci, Tramontane. Dans combien de jours seras-tu prête ?

Le vent monta en spirale, comme s’il consultait le ciel, puis murmura :
— Trois jours. Je serai à nouveau moi-même dans trois jours.

L’écureuil descendit aussitôt de son chêne et rapporta la nouvelle aux habitants du Bois.
Trois jours.
Tous savaient que, d’ici là, il faudrait se réfugier dans leurs nids et tanières, se serrer les uns contre les autres et patienter.

Les trois jours passèrent.
Rudes, glacés, dévastateurs.
Mais aucun animal ne perdit courage.

Au quatrième jour, le Bois se réveilla sous un calme nouveau.
Cette année, tous voulaient se surpasser.

Les oiseaux — mésanges, pinsons, pics, chouettes — ramassèrent des brindilles pour les centraliser sur la grande place.
Les animaux de l’eau — poissons, castors — remontèrent des algues et des pierres pour colmater les abris.
Les cerfs, sangliers et biches, forts et fiers, transportèrent de lourds branchages pour renforcer les berges et les nids.

Et puis, vinrent ceux dont la mission était la plus précieuse :
les animaux dotés d’abajoues.
Ces petits sacs discrets dans la bouche, capables de contenir des trésors entiers de nourriture.

Campagnols, écureuils et mulots s’activèrent jour et nuit, remplissant leurs abajoues de glands, noisettes et graines.
Leur travail fut si impressionnant que Sangliglouton, le chef des sangliers, les remercia personnellement.

Grâce à eux, le Bois tout entier put constituer de vastes réserves pour l’hiver.
En remerciement, les hérissons leur offrirent de petits boucliers de pics pour se défendre des prédateurs.

En quelques jours, le Bois fut prêt.
Tramontane, fidèle à sa parole, revint d’une dernière brise.
Elle souffla sur les nids, les tanières, les arbres.
Pas une seule ne céda.

— Vous êtes prêts, dit-elle. Vous avez bien travaillé. Il est temps pour moi de laisser la place à l’hiver.

Et, dans une bourrasque argentée, Tramontane disparut.


Il est des forces discrètes qui veillent sur le monde.
Des joues pleines qui nourrissent l’hiver.
L’abajoue nous rappelle que la solidarité,
parfois, commence par une simple bouchée partagée.

— Sierra Line, Le Dico des Petites Histoires

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