Abaissement

n.m. — Action d’abaisser, de s’abaisser. Diminution de hauteur, de niveau, d’intensité. Par extension : abaissement de l’âme, de l’orgueil.


J’ai lu l’histoire d’hommes qui, pour se raconter, ne parlaient que de leurs succès.
C’étaient ces vies écrites à la première personne de l’ego et du héros. Tu sais, elles commencent toutes par « Moi, je », continuent avec « C’est le mien » et concluent « avec et pour moi-même ».

Alors, à mon tour, j’ai raconté ma vie comme on me l’avait apprise.
Devant les autres, j’ai livré naturellement une performance :

— Ah, ça, je l’ai fait. Je connais. Oui, je l’ai conquis. Et ça, réussi.

Je crois qu’il y a même eu un moment où je me suis confondue avec le Soleil.

Sauf que… sans crier gare, la nuit s’est présentée.
C’était commun, mais moi, j’étais centrée.
Alors le monde, le monde… je n’en connaissais rien !

Implacable, l’astre a dit :

— Je suis le moment où tout ce qui est grand se réduit, où tout ce qui s’allume s’éteint. Et puis tous les “je” deviennent rien.

Incrédule, j’ai ouvert la bouche pour hurler :

— Attendez ! Moi, je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites ! Je suis lumineux, je suis libre. Je suis le Solei…


Mais je n’ai pas eu le temps de finir : j’étais plongée dans le noir.

Je n’avais plus de sens : j’étais un bruit sans son, un goût sans saveur, un parfum sans odeur, un paysage sans vision…
J’étais impersonnel, un humain fantôme — mais étrangement, j’étais encore vivant.

C’est que, voyez-vous, sans le comprendre, j’étais devenue le sujet d’une étrange expérience que l’on nomme l’Abaissement.


C’est une épreuve totalement inconfortable pour un égoïste.
Celui qui ne vit, goûte, entend, voit et parle que pour lui, se retrouve soudain confondu avec le néant.

Alors la question se pose :

Qui ?

Mais non, reprenez-vous voyons ! À cet instant, je ne me demande pas qui je suis, mais qui me regarde ?
Qui peut savoir que j’existe ?

Personne n’a répondu.
C’était une existence silencieuse.
Un “truc”.

Comment une telle chose pouvait-elle se produire ?
Il y a une seconde, j’étais en haut, au sommet, le monde était éclairé de ma personne… et l’instant d’après, j’étais petite, réduite, humiliée.

Vivraient-il quelques puissances dont j’ignore l’existence, qui me transcendent si bien que je deviens autre chose que “je” en moi-même ?

 

— Mes dieux, mes dieux, venez-moi en aide ! Je veux être quelqu’un !

 

— Tout ? intervint alors la Lune.

 

— Certainement. Je ne vis que pour ça !

L’astre se mit à rire et m’invita à aller plus loin dans l’obscurité.
J’avançais dans la nuit, et la lune gloussait.
Elle savait que, dans mon extrême vanité, je ne pouvais que m’approprier ce qui restait.


Mais qu’est-ce que la Nuit ?
Si ce n’est un abaissement du monde des choses et des gens.
La partie obscure de tout ce qui s’illumine.
Tout ce qui ne se voit pas.

Alors, je me hissai sur le sommet de la nuit.
Je m’appropriais les ténèbres.
Sans personne pour me voir, ni me tenir compagnie.
J’étais universelle.


Il y a, dans l’Abaissement,
un je qui se réduit,
un moi qui diminue,
un même qui n’est qu’autrui.

C’est un lieu d’initiation,
la mort ne s’y trouve pas.

Au loin, je vis l’aube.
La Lune se retira et à nouveau le soleil brillait.
Mais, bizarrement, je ne me précipitais pas à sa rencontre.
Je venais d’apprendre que derrière mon « Je », j’existais.
J’étais abaissée.


— Sierra Line, Le Dico des Petites Histoires

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